[Carnet de bord] L'Esperanza sur le récif de l'Amazone

Greenpeace a lancé une nouvelle expédition depuis la Guyane pour documenter un récif au large de l’embouchure de l’Amazone, qui pourrait être menacé, d’après l’organisation écologiste, par des projets pétroliers. A bord de l’Esperanza, le bateau de Greenpeace, des scientifiques brésiliens se sont joints à l’équipage de l’organisation pour sauver le récif de l’Amazone.

Jeudi 10 mai : Découverte du récif de l’Amazone dans les eaux guyanaises

L’expédition de Greenpeace avec des scientifiques brésiliens, au large de la Guyane, a permis de découvrir l’existence d’un récif corallien dans les eaux françaises. Gizele Duarte Garcia, professeure à l'Université fédérale de Rio de Janeiro, qui dirigeait l’équipe scientifique à bord de l’Esperanza est formelle: "Il y a un récif ici… Nous avons trouvé des structures récifales carbonatées dans les deux zones étudiées, et nous avons pu photographier quelques espèces de coraux et de poissons. Des analyses plus approfondies nous en diront plus sur la présence du panache de l'Amazone, des sédiments et des micro-organismes présents dans les eaux de Guyane". Ces images de structure récifale, prises pour la première fois en Guyane sont semblables à celles prises sur le récif de l’Amazone dans les eaux brésiliennes, annonce Greenpeace. Elles ont été obtenues à partir de l’Esperanza à une profondeur allant de 95 à 120 mètres, dans deux zones différentes analysées, à moins de 150 kilomètres de Cayenne.

Reste à savoir si ce récif guyanais est le même que celui documenté depuis 2016 au Brésil. C’est la question qui restait en suspens quand l’Esperanza est rentré à Cayenne et la réponse est venue du Brésil en fin de journée grâce à l’analyse des vidéos, et des informations collectées par l’Esperanza. C’est pour les scientifiques les mêmes structures récifales et c’est donc le même récif.

Pour Greenpeace, ces résultats sont une très bonne nouvelle pour la science et la biodiversité, mais une mauvaise nouvelle pour Total. Pour François Chartier, chargé de campagne Océans à Greenpeace France et présent sur l’Esperanza, «la compagnie pétrolière a tenté de minimiser la biodiversité exceptionnelle de la région pour réduire la menace d'une marée noire qui pourrait se produire dans les eaux brésiliennes, là où elle projette d’effectuer des forages pétroliers exploratoires, et avoir un impact sur les pays voisins…. Le gouvernement français ne doit pas céder à la précipitation et donner un blanc-seing au projet d'exploration de Total en Guyane. L’heure est à la science, et non à l’exploration pétrolière. L’enquête publique qui va prochainement démarrer doit être l’occasion pour les autorités françaises de prendre toutes les précautions nécessaires et de prendre en compte les résultats de la mission scientifique de Greenpeace».

Mi-avril, les recherches de Greenpeace ont démontré la présence du Récif de l’Amazone au sein même de la zone où Total prévoit d’effectuer des forages pétroliers exploratoires, au large du Brésil. Quelques jours plus tard, le procureur fédéral brésilien de l'Etat d'Amapá a formellement recommandé à l'agence environnementale brésilienne Ibama de ne pas accorder les permis de forages à la société française.

Après 6 semaines de navigation dans les eaux brésilienne et françaises et la découverte du récif de l’Amazone en Guyane, Greenpeace souhaite que le Brésil et la France unissent leurs forces pour protéger cet écosystème unique. Mais ce que l’expédition de Greenpeace a révélé n’est qu’un début, comme l’explique Gizele Duarte Garcia : «Trouver une preuve visuelle de ces formations était une étape importante. C'était passionnant pour tous les scientifiques impliqués en pensant aux possibilités de nouvelles recherches qui pourraient être développées. Davantage d'études sont nécessaires. La nature a encore beaucoup de surprises en réserve pour nous ! ».

Par cette découverte se termine pour moi, à Cayenne, ce voyage sur un bateau de Greenpeace. Une belle aventure scientifique et humaine avec une organisation toujours sur le front des grands enjeux de la planète.

Mercredi 9 mai : Cap sur Cayenne

Après une dernière journée de mise à l’eau des sondes, de prises de mesures, de photos sur les derniers points à documenter, il a été décidé, conformément a ce qui était initialement prévu, de prendre le chemin du retour, soit 10 à 15 heures de navigation pour rejoindre Cayenne.

«Gysele», la responsable scientifique, analyse avec son équipe les dernières données et s’entretient avec ses collègues de l’Université de São Paulo du Brésil (USP) pour se faire confirmer des informations sur certaines photos. «Hugo» le pilote du ROV, le robot sous-marin, est un peu déçu de ne pas avoir pu utiliser sa merveille technologique pendant toute une campagne en mer. Les «deck hands» qui font toutes les manœuvres sur le pont, principalement des jeunes femmes, rangent les cordages et les appareils de mesure, contentes de retrouver un temps de repos bien mérité.

De son côté, l’équipe de Greenpeace, chargée de la campagne sur le récif de l’Amazone, prépare sa communication pour rendre compte de l’expédition. La première restitution des résultats sera faite vendredi aux autorités et représentants de Guyane à bord de l’Esperanza et en présence du préfet, trois réunions publiques suivront. Compte tenu de ces engagements et des heures de marée pour atteindre le dégrad (le port), l’Esperanza à mis le cap sur Cayenne que nous devrions atteindre demain en milieu de journée.

Une fin de campagne sur un bateau de Greenpeace, ça se fête. En fin d’après-midi, tout le monde s’est retrouvé dans le «loundge», la salle de repos de l’équipage. «François», le responsable de la campagne, entouré de son équipe, a fait un bilan de l’expédition. Les scientifiques ont expliqué ce qu’ils ont trouvé, et qui est actuellement sous embargo, et la réunion s’est terminée par le témoignage très émouvant d’un prestataire extérieur, qui travaille habituellement dans la recherche pétrolière, et qui s’est dit marqué positivement par cette expérience sur un bateau de Greenpeace, rajoutant en plaisantant qu’il fallait peut être pas trop que ça se sache, sinon il risquait de «ne plus trouver de boulot chez les pétroliers».

Puis dans le soleil couchant, tout le monde s’est retrouvé sur le pont arrière pour une soirée barbecue avec musique rock à volonté.

Mardi 8 mai : La recherche à contre-courant

La météo s’est légèrement dégradée, le temps est lourd et chaud, un dauphin est venu nous rendre visite, mais le ciel est gris et la mer s’est creusée. La bonne nouvelle, c’est qu’en dessous, les courants semblent moins violents et la question du jour est : va-t-on pouvoir descendre le ROV, le robot sous-marin qui permettrait de faire des photos du récif ?

15h00: tentative de descente du ROV. Après d'ultimes réglages, la grue soulève le robot dans sa cage et le suspend au-dessus de l’océan. Le bateau manœuvre pour se stabiliser, les minutes passent, le feu vert pour engager la descente de la cage dépend de la passerelle.

Tout le monde est venu suivre l’opération délicate de mise à l’eau. Sur les radios, des opérateurs l’ordre tombe : «Stop, fin de l’opération». Cette fois, c’est le courant en surface qui entraîne une surchauffe des moteurs qui peinent à compenser. Le capitaine a tranché et le robot est ramené à bord. Fin de la tentative, en attendant une autre fenêtre d’opportunité. Mais la météo se dégrade et la déception se rajoute à la frustration de ne pas pouvoir faire de belles images. Il faudra probablement se contenter des photos que l’on continue de faire à l’aide du «dredge» (une sonde qui permet aussi de faire des prélèvements) qui a été équipé d’une caméra et de lampes. Car sur le site, que le bateau documente actuellement, à peu près à 100 mètres de profondeur, se trouve une zone qui commence à être sombre et qui nécessite un éclairage puissant. D’ailleurs sur une des plongées d’aujourd’hui, le dredge est tombé pile sur une patate (un corail), que tout le monde a vue sur les écrans, ce qui est a priori une bonne nouvelle, si ce n’est pas un vestige de corail isolé…

La prospection pétrolière utilise des bateaux avec des équipements très sophistiqués, avec des moteurs latéraux dirigés par des ordinateurs qui permettent au bateau de compenser en permanence pour maintenir très exactement sa position sur un point de l’océan, même avec une mer très creusée et des courants puissants, ce qui n’est pas le cas du bateau de Greenpeace.

L’Esperanza à l’origine était un bateau russe pour la lutte anti incendie, construit en Pologne en 1984. Greenpeace en a fait l’acquisition en 2000, à une époque où l’organisation souhaitait être plus performante dans sa lutte contre les chasseurs de baleine qui opéraient notamment dans les eaux australes du sud de l’océan Indien. Or, l’Esperanza est un bateau puissant, rapide avec une forte autonomie qui pourrait lui permettre de faire le tour du monde, parfait pour ses actions de poursuite contre les bateaux pirates, mais semble-t-il, beaucoup moins pour la recherche océanique.

Lundi 7 mai : La course contre le temps

Le ciel est plutôt ensoleillé et la mer semble calme, pourtant comme le disent les experts du bord , «en dessous, c’est dantesque». Les courants sous-marins du littoral, du plateau continental et de l’embouchure de l’Amazone se croisent et atteignent des vitesses impressionnantes, qui compliquent le travail des chercheurs et interdissent pour l’instant l’usage du ROV, le robot sous-marin. Au briefing de ce matin, compte tenu du temps qui reste pour documenter la zone, il a été décidé de se déplacer durant la nuit sur un autre point, situé à 6 heures de là, pour pouvoir dès l’aube lancer de nouvelles recherches sur cet autre secteur prometteur.

Tous les jours les opérations se répètent, pourtant aucune journée ne se déroule de la même manière. La mer ne livre pas ses secrets facilement, et quand les hommes la forcent, la nature rappelle qu’elle est toujours la plus forte. Hier, les scientifiques ont demandé qu’on descende un casier sur le fond. Une sorte de piège à poissons fixé à une grosse bouée en surface à laquelle on a adjoint une balise et un traqueur pour pouvoir tout retrouver dans l’océan. L’idée était de prendre des poissons sur le fond pour vérifier si l’on trouvait des espèces caractéristiques des récifs, et de récupérer le casier le lendemain. Mais les choses ne se passent pas toujours comme prévu.

Peu de temps après avoir mis à l’eau le casier et après l’avoir regardé s’éloigner loin du bateau, l’alerte est donnée, il y a un problème. Un puissant zodiac est mis immédiatement à la mer pour récupérer l’équipement. La balise n’émet plus et le zodiac se lance dans des recherches qui paraissent de plus en plus hypothétiques au milieu de l’immensité marine.

Finalement le Zodiac reviendra uniquement avec la bouée de surface, l’ensemble a dû casser sous la pression des courants et le reste du matériel est définitivement perdu au fond de l’océan. Apparemment, ce n’est pas la première fois que l’utilisation des casiers pose un problème, on ne gagne pas à tous les coups. La recherche est aussi une affaire d’humilité.

Dimanche 6 : Tout le monde sur le pont

Bien que ce soit dimanche, tout le monde travaille sur l’Esperanza. La durée de la campagne est limitée dans le temps, les enjeux sont énormes et chaque moment est mis à profit. Cette mobilisation touche les 37 personnes à bord qui ont toutes des fonctions bien particulières et complémentaires. Bien qu’ils proviennent d’une dizaine de pays différents, tous les membres de l’équipe partagent une culture commune face à l’urgence environnementale. De plus pour chacun, participer à une campagne de Greenpeace, c’est aussi être un acteur du changement sur un front essentiel.

L’organisation est mondialement connue pour ses actions fortes et souvent spectaculaires, mais elle est aussi aujourd’hui une force de documentation et d’information face aux grandes menaces environnementales, comme c’est le cas avec la préservation du récif de l’Amazone. Les militants de la première heure, forts de leur seul engagement, ont laissé progressivement la place à une autre génération, tout aussi engagée, mais qui est devenue très professionnelle avec un haut niveau de compétences. L’équipage de l’Esperanza en est une illustration.

Même si la vie à bord est décontractée avec une bienveillance des uns envers les autres, la journée est très structurée. Il y a des horaires de travail et des règles de vie à bord, indispensables pour la sécurité, mais aussi pour permettre une cohabitation optimale sur un espace aussi limité. Evidemment tout cela fonctionne en cohérence avec les valeurs en partage. Partout est organisé un tri sélectif de déchets, évidemment rien n’est jeté en mer et tout le monde participe volontairement à l’entretien des espaces en partage : il suffit de s’inscrire sur une liste. Le capitaine et les officiers de bords par exemple, vivent et mangent sans distinction vestimentaire ou autre, avec tout le monde (ce qui n’est pas le cas dans la marine marchande). Ils font leur vaisselle quand ils ont fini leur repas comme chaque personne à bord, et cela n’enlève rien à leur fonction et à leur autorité.

Sur l’Esperanza, on trouve sur le « bridge » (le poste de pilotage) le capitaine, qui est le patron et qui a connu beaucoup de campagnes depuis 2007; le premier officier, qui est son intendant; le deuxième officier en charge de la navigation et le troisième officier en charge de la sécurité; et enfin le radio qui est aussi l’informaticien pour toutes les transmissions des appareils scientifiques sous-marins.

Aux deux étages inférieurs, se trouvent principalement les cabines, le « lounge » - un salon de repos, la cuisine et un petit réfectoire pour les repas. C’est un lieu qui ouvre à 12h pour déjeuner et à 18h pour dîner, où chacun se sert dans un buffet toujours diffèrent, toujours frais et bon, grâce à un excellent chef cuisinier, ce qui très important sur un bateau. Dans cette zone de vie, où tout le monde se croise, il y a le médecin et les chargés de campagne et les « deck hands » en charge de toutes les manœuvres sur les ponts comme mettre les zodiacs à l’eau ou larguer et remonter les sondes des scientifiques, et qui ont un chef qu’on appelle «bosun».

Au niveau inférieur, les ingénieurs que l’on voit moins souvent et qui travaillent sur la salle des machines et les ateliers mécaniques. Le pont supérieur à l’arrière du bateau abrite une piste d’hélicoptère et un hangar où les scientifiques brésiliens travaillent. Sur cette campagne, cette zone est occupée par tous les équipements techniques utilisés comme le ROV (le robot sous-marin), servi par une équipe d’une société privée ROVCO spécialisée dans les opérations sous-marines (auprès de laquelle le matériel a été loué).

Il s’agit sur l’Esperanza de toute une communauté très professionnelle pour documenter un récif qui se trouve sous la quille… mais de violents courants sous-marins rendent la vie difficile actuellement aux hommes qui tentent de le dévoiler.

Samedi 5 mai : A la recherche du site le plus parlant

Aujourd’hui, le soleil était de la partie, des dauphins ont même étés vus hier soir et ce matin jouant de part et d’autre de l’étrave du bateau. La mer était calme et les sondages sous-marins de la veille indiquaient plusieurs points intéressants à documenter pour établir scientifiquement la présence du récif.

A six heures du matin, le bateau s’est positionné sur l’un des sites prometteurs. L’information circulait à bord, selon laquelle les équipes allaient enfin pouvoir descendre le ROV, le robot sous-marin, pour filmer le fond. Mais la technique est délicate et nécessite la réunion de plusieurs paramètres. Il faut d’abord stabiliser le bateau : c’est tout l’art des pilotes qui jouent des moteurs pour maintenir une assiette stable dans une mer qui ne l’est jamais totalement. Car l’Esperanza n’est pas un bateau conçu pour réaliser ce genre d’opération et ne possède pas de moteurs latéraux comme ceux qui sont utilisés notamment par les prospecteurs pétroliers. Ensuite, il ne faut pas qu’il y ait des courants sous-marins trop forts, qui pourraient créer un accident et la perte du ROV. Si toutes ces conditions sont réunies, avec l’une des grues du bateau, l'équipe descend une grosse cage dans laquelle se trouve le ROV. Une fois la cage posée au fond, le robot peut alors se libérer et partir explorer les environs sur plusieurs centaines de mètres en filmant. Tout cela évidemment sous le contrôle d’un pilote qui le dirige et de scientifiques qui suivent les informations recueillies depuis leurs écrans sur le bateau.

Hélas, au dernier moment, l’autorisation de mise à l’eau est refusée: les courants sous-marins, mesurés à plus de 4 nœuds (presque 10 km/heure), sont trop forts. L’exploration par le ROV est reportée. Il est décidé de partir sur un autre point d’exploration potentiellement intéressant en espérant trouver des conditions plus favorables.

Toute la journée, les opérations redémarrent sur un autre point: on sonde, on mesure, on analyse, on fait des prélèvements… La recherche scientifique est une affaire de patience et de compétence et l’équipe à bord de l’Esperanza de toute évidence n’en manque pas.

Vendredi 4 mai : Arrivée sur le récif

Dans la nuit, à la faveur de la marée, l’Esperanza a rejoint la mer libre pour venir se positionner à près de 130 kilomètres des côtes de Guyane. La mer est agitée, à bord on attache les chaises, on range tout ce qu’on peut dans des compartiments fermés, ceux qui ont une tendance au mal de mer s’en aperçoivent et les autres font des prouesses d’équilibre pour ne pas se faire emporter d’un bord à l’autre. A l’arrière, les plus amarinés se retrouvent sur un pont couvert pour prendre un verre dans un déchaînement de musique rock au milieu de vagues inquiétantes qui se creusent autour du bateau.

A l’aube, l’Esperanza est arrivée dans sa zone de prospection. Le récif doit se trouve en dessous, entre 80 et 300 mètres de profondeur. Reste à le localiser pour que l’équipe de scientifiques brésiliens, à l’origine de la découverte du récif, puissent établir sa présence à l’aide de multiples appareils que le bateau a embarqués.

C’est le but de l’opération : prouver l’existence du récif au large de la Guyane dans le prolongement de sa partie découverte au Brésil. Pour ce faire, le bateau fait des passages en ligne sur le site pressenti et cherche des indices prometteurs au sonar, comme celui découvert ce matin, où le fond bascule de 80 mètres à plus de 300 mètres. « On est sur une ligne de fracture, c’est a priori intéressant », explique le chargé de campagne François Chartier. Plusieurs points sont retenus, la question maintenant est de pouvoir se placer sur l’un de ces points et espérer que les vagues seront clémentes.

Car, sans un minimum de stabilité, il ne sera pas possible de commencer à mettre à l’eau une sonde pour documenter la nature du fond. Les heures passent, tout le monde attend. Tout à coup, les équipes s’agitent sur le pont, des ordres fusent sur les radios, un groupe de femmes en noir avec des casques orange sont à la manœuvre, les scientifiques s’installent derrière des écrans pour analyser les informations en direct, c'est la première mise à l’eau d’une sonde. Il y a des premiers signes intéressants, nous dit-on, on va pouvoir passer à une autre phase, cette fois de prélèvements de sédiments. Ces prélèvements seront envoyés dans des laboratoires brésiliens. Mais, déjà, le bateau se déplace pour se positionner sur un autre point. Autour de nous, la mer semble infiniment mouvante, et à ce stade, quand on n’est pas capable d’interpréter les informations scientifiques, seules nos rêveries nous font imaginer le fond.

Jeudi 3 mai : L’Esperanza prend la mer

L’Esperanza, l’un des trois bateaux de l’association Greenpeace s’apprête à quitter Cayenne pour rejoindre une zone de récifs de profondeur au large de l’embouchure de l’Amazone. Dans le Dégrad (le port) de Cayenne, une fourgonnette fait des allers et retours pour charger les dernières courses faites en ville. Un responsable de l’opération répond à une interview, sur le quai, pour une télévision guyanaise. L’officier de sécurité donne des instructions aux derniers arrivants sur les protocoles face à toutes sortes de menaces. Car cette nuit, l’Esperanza part en campagne sur le récif de l’Amazone.

Tout a commencé en avril 2016 avec une publication de scientifiques brésiliens, suite à une expédition menée deux ans plus tôt, confirmant la présence d’un récif de profondeur au large de l’embouchure de l’Amazone. Jusqu’à présent il n’y avait que des soupçons de son existence, car des pêcheurs brésiliens et guyanais récupéraient parfois dans leurs filets des espèces caractéristiques des massifs coralliens dans cette zone, à plus de 150 km des côtes. Cette découverte majeure d’un récif à cet endroit et à cette profondeur, avec un écosystème qui fonctionne par chimiosynthèse comme dans les très grandes profondeurs avec probablement de nombreuses espèces inconnues, a soulevé beaucoup d’enthousiasme dans la communauté des chercheurs. Mais les scientifiques brésiliens se sont très vite inquiétés de projets pétroliers sur le site et ils ont contacté Greenpeace Brésil.

Le gouvernement brésilien, très favorable au développement de l’industrie pétrolière sur terre et en mer, a mis aux enchères en 2013 plusieurs blocs (parcelles) sur la zone, qui ont été achetés par le groupe pétrolier Total à la tête d’un consortium de plusieurs compagnies. Mais pour pouvoir lancer l’exploration, Total doit remettre une étude d’impact environnemental à l’Ibama, le ministère de l’Environnement brésilien, qui doit valider l’autorisation d’engager les forages exploratoires. Sept blocs sont retenus par Total qui espère y trouver du pétrole comme dans l’embouchure du fleuve Niger au Nigeria où l’on trouve des conditions géologiques similaires.

Pour les environnementalistes, l’inquiétude vient du risque de ce type de forage ultra profond, comme l’explique François Chartier, chargé de campagne Greenpeace : « Ce sont des techniques non conventionnelles. On est dans des limites que seuls des "super majors" comme Total où BP, parmi les compagnies qui sont sur place, sont capables d’atteindre. Elles vont forer à plus de 2000 mètres de profondeur avec des galeries de plusieurs kms de long depuis la surface de l’eau. On parle d’aller chercher du pétrole à 6,8 kilomètres de profondeur. Tout cela avec beaucoup de courants, des risques d’effondrement du fond sédimentaire et des risques de glissement de terrain car on est sur un fond extrêmement instable. Donc, avec une forte probabilité de risque, surtout pendant la phase exploratoire, qui est la plus incertaine ». Ces inquiétudes ont amené Greenpeace à engager une campagne sur le récif de l’Amazone.