Après la crise des sous-marins, la France cherche sa place dans l'Indo-Pacifique

Après le « coup dans le dos » de l’Australie et la nouvelle alliance Canberra, Washington, Londres, les cartes sont rebattues dans la zone indo-pacifique. Quelle place et quel rôle pour Paris dans cette région hautement stratégique ?    

Après la claque venue de l'Australie, la France veut se remettre en selle. La rupture par Canberra le 15 septembre dernier d’un méga-contrat d’achat de sous-marins et l’annonce de l’alliance stratégique Aukus entre l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni sont un coup dur. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian ne s’en est pas caché, qui parlait même d’un « coup dans le dos » de la part de ses alliés. 

De fait, au-delà des conséquences industrielles, ce revirement contrarie les ambitions hexagonales dans l’Indo-Pacifique, « cet axe qui va de Los Angeles à Mombasa, au Kenya », comme le décrit la géopolitologue Sandrine Teyssonneyre, contributrice du site spécialisé Asialyst. Aujourd'hui, c'est là que vit 60% de la population et que sont géénrés les deux tiers du PIB mondial. C’est aussi là que se concentrent d’énormes enjeux sécuritaires. L’annonce australienne change donc la donne géopolitique dans une région dont l’importance stratégique n’a cessé de croître ces dernières années. « D’un coup, l’espace français se trouve mis à l’écart », fait remarquer Sandrine Teyssonneyre. Elle en veut pour preuve la carte publiée par The Economist quelques jours après l’annonce australienne. « Si vous la regardez, on voit un alignement vertical qui va du Japon à l’Australie, englobant l’Indonésie, une partie de l’Asie du Sud-Est, la mer de Chine et l’Inde, et qui fait disparaître la France de la carte. »

Pourtant, par-delà ses liens historiques avec ses anciennes colonies asiatiques, la France a souvent à cœur de le rappeler : elle est une « nation souveraine » en Indo-Pacifique, et ce grâce à ses sept territoires d’Outre-mer (La Réunion, Mayotte, La Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis-et-Futuna ou encore Clipperton, les îles Éparses et Terres australes et antarctiques françaises) où habitent 1,6 million de ressortissants. Des territoires qui en font, rappelle-t-elle là aussi à l’envie, la deuxième zone maritime mondiale. Sans oublier les quelque 7 000 militaires basés dans la zone en permanence.

Multiplier et approfondir les relations

Il faut donc compter sur elle. Alors, depuis la crise engendrée par l’annonce australienne, Paris s’emploie à montrer qu’elle reste dans le jeu, multipliant les signes de rapprochement en direction de pays de la zone. Exemple, le 30 octobre dernier, en marge du G20 à Rome, Emmanuel Macron s’affichait aux côtés de son homologue indonésien Joko Widodo. Et la présidence française indiquait que les deux pays avaient « décidé de travailler à un véritable partenariat stratégique renforcé en Indo-Pacifique », précisant que ce partenariat « portera en particulier sur la question de la transition écologique, sur l’appui à l’emploi et la croissance en Indonésie et sur la relance post-Covid ».

Le même jour, une rencontre était organisée entre le Premier ministre indien Narendra Modi et le président français. Les deux pays, a indiqué l’Élysée, affichant « une volonté commune d’aller plus loin dans la stratégie indo-pacifique, à la fois dans ses volets bilatéraux, régionaux et internationaux ». La présidence française ne manquant pas de souligner qu’ils ont « constaté une grande convergence entre la France et l’Inde sur les principes qui doivent guider nos actions dans l’Indo-pacifique : la confiance, l’indépendance et l’unité ». Et de préciser que « c’est avec l’Inde que la France avait initialement défini sa stratégie indo-pacifique en 2018 ».

Même rhétorique, toujours au G20, avec le président sud-coréen Moon Jae-in. L'Élysée indique : « Ils sont convenus de travailler ensemble à faire de l’Indo-Pacifique un espace de stabilité et prospérité, et à défendre les valeurs démocratiques ainsi que les principes de souveraineté et d’indépendance ».

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Et les efforts diplomatiques semblent se poursuivre puisque le Premier ministre français a reçu en visite officielle son homologue vietnamien du 3 au 5 novembre. Une rencontre au cours de laquelle les deux chefs de gouvernement ont insisté sur leur « détermination à approfondir le partenariat stratégique conclu en 2013 », indique le communiqué de l’Élysée. Qui poursuit en indiquant que Jean Castex et Pham Minh Chinh sont convenus « d’intensifier les échanges et contacts de haut niveau et d’engager un travail approfondi en vue d’une nouvelle étape du partenariat franco-vietnamien dans des domaines tels que les satellites, ainsi que d’autres projets structurants de haute technologie à caractère stratégique dans la perspective de rehaussement de leur niveau de partenariat ». 

La France, une option de diversification pour les pays de la zone

Une « effervescence » qui témoigne d’un « besoin de diversifier nos coopérations dans la région et de les approfondir, et aussi d’une volonté de donner plus de visibilité à des partenariats déjà existants », analyse Delphine Allès, professeur de sciences politiques à l’Inalco. Et de ne pas s’appuyer seulement sur les grands pays (Japon, Australie, etc.). Elle rappelle que la France entretient depuis longtemps des relations étroites, y compris en termes de coopération de défense avec l’Inde, qui vient d’acquérir une quarantaine d’avion Rafale, et l’Indonésie, avec laquelle existe un partenariat stratégique depuis 2011.

« Il y a peut-être aussi une prise de conscience que pour arriver à intensifier les coopérations avec l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean), il faut d’abord arriver à un renforcement de la coopération bilatérale avec des États clés. C’est le cas de l’Indonésie qui a poussé la stratégie indo-pacifique de l’organisation. » 

Mais la France n’est pas la seule à avoir intérêt à diversifier ses partenariats. Comme le souligne la spécialiste, l’alliance Aukus « crée aussi une demande de la part des États de la région, qui cherchent à ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier ». Rester autonome, c'est-à-dire garder Pékin à distance sans tomber sous la férule de Washington. Ces diverses rencontres et déclarations sont donc pour eux une façon de « battre le fer tant qu’il est encore chaud », estime Delphine Allès. « Multiplier les coopérations pour ne pas être pris dans un bilatéralisme contraignant. C’est un peu une nouvelle interprétation de la tradition du non-alignement dans une région qui l’a vu naître », explique-t-elle. 

Face à la montée des tensions, « la France a peut-être une place à occuper »

La multipolarité contre la crainte d’un retour à une sorte de guerre froide entre les deux super-puissances que sont la Chine et les États-Unis ? Des pays comme l’Indonésie ou la Malaisie n’ont pas caché leur inquiétude concernant Aukus, alors que le porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijan a indiqué que « cette coopération entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie en matière de sous-marins nucléaires sape gravement la paix et la stabilité régionale. Justement, face au militarisme qui semble s’emparer de la région, aux discours aux allures guerrière concernant une potentielle intervention américaine à Taïwan, « la France a peut-être une place à occuper », estime Sandrine Teyssonneyre. Avec ce jeu rebattu, c’est peut-être l’opportunité pour la France de redéfinir son positionnement dans la région. « Car, en dehors du sujet des alliances et de l’équilibre diplomatique à opérer dans la région, en dehors du qui contre qui et du qui avec qui, la question c'est pour quoi faire ? Vend-on des armes ou travaille-t-on sur de la puissance douce, de l’éducation, des champs scientifiques, du développement économique, de l’économie verte et bleue ? » Quel rôle la France veut-elle jouer dans cet espace en pleine ébullition ? Pour la géopolitologue, on est à « un moment de vérité » et « la France se trouve peut-être à un tournant ». « La France peut-elle avoir un discours de non-prolifération tout en maintenant son statut de puissance nucléaire en tant que membre du Conseil de sécurité et son attachement aux technologies nucléaire ? » C’est une autre question. 

Une « troisième voie » est-elle possible ? « On aura peut-être plus d’informations l’année prochaine. La France doit prendre la présidence tournante de l’Union européenne début 2022 et Paris a souligné que l’Indo-Pacifique sera une priorité de sa présidence », note Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur senior à Asia Centre. L’UE s’est en tout cas dotée récemment d’un texte de politique générale sur l’Indo-Pacifique. « Le signe peut-être, pour le chercheur, d’une prise de conscience collective de la nécessité de se positionner et d’agir en Indo-Pacifique. »