Coronavirus: Haïti dépasse le seuil de 500 cas confirmés, l'épidémie s'accélère

Selon Alterpresse, les contagions « s’étendent dangereusement » en Haïti. Plus de 500 cas ont été officiellement recensés, dont 170 en deux jours. Comment réagissent la population et les pouvoirs publics ? Entretien avec Gotson Pierre, rédacteur en chef de l’agence en ligne Alterpresse.

RFI : En quelques jours, la propagation du Coronavirus s’est accélérée en Haïti. Quelle est la situation sanitaire actuellement ?

Gotson Pierre : La barre de 500 cas confirmés a été effectivement franchie. 533 personnes ont été testées positives au coronavirus, dont 170 ces deux derniers jours. On peut donc dire que la propagation de l’épidémie s’accélère. Le département de l’Ouest où se trouve la capitale Port-au-Prince concentre la majorité de contaminations, c’est l’épicentre de l’épidémie en Haïti avec 75% des cas enregistrés. Il faut cependant prendre ces données avec précautions. Même les responsables de la santé estiment qu’il faut multiplier le nombre de cas confirmés par dix pour s’approcher du vrai nombre de contaminations. Il faut dire que si les capacités de dépistages restent limitées, beaucoup de personnes refusent de se faire tester.

Comment la population réagit-elle face à la hausse des cas de contaminations ?

Il y a toujours beaucoup d’incrédulité face à la maladie, à laquelle s’ajoutent une certaine peur et aussi un sentiment de banalisation. Les gens pensent que le coronavirus ne peut finalement pas les atteindre personnellement. Et pourtant ils ne manquent pas de messages et d’avertissements de la part des autorités et des responsables de la santé, qui mettent en garde la population contre le danger réel de l’épidémie et qui martèlent sans cesse qu’il faut prendre cette maladie au sérieux car elle existe bel et bien ! Mais beaucoup de gens continuent à ne pas y croire. Et ce alors qu’on commence à enregistrer beaucoup de cas dans les quartiers populaires. Face à la propagation du Covid-19, certaines personnes évoquent une « épidémie de fièvre ». J’ai moi-même pu obtenir des témoignages allant dans ce sens. Des gens qui ont des symptômes du coronavirus mais qui préfèrent parler de « fièvre ». Ils prennent des tisanes pour se soigner mais ne vont pas forcément se déclarer. Selon le Dr Jean Hugues Henrys, membre de la commission scientifique (chargée de collecter les informations liées au Covid-19 et faire des recommandations aux autorités), à qui j’ai parlé il y a quelques jours, il faut une stratégie communautaire. Il faut sensibiliser la population au risque du virus, aller dans les quartiers et parler avec les gens, il faut avoir une approche de terrain plutôt qu’une gestion centralisée au niveau national.

Signe de l’accélération de l’épidémie, les cas se multiplient aussi dans les entreprises et les institutions publiques.

Dans le laboratoire national de santé publique, qui est le principal centre de dépistage, un employé a été testé positif. La direction nationale de l’eau potable est une autre structure publique touchée, son directeur a annoncé avoir été testé positif après la contamination d’un chauffeur de cette administration. Le chauffeur est d’ailleurs décédé. Des médias sont également touchés par le Covid-19, à l’instar de la chaine Radio Télé Ginen, ainsi qu’un sénateur.

Alors que le nouveau coronavirus se propage dans le pays, le président Jovenel Moïse a commémoré les 217 ans du drapeau national. Pas de déplacement cette fois-ci mais un discours prononcé au Palais national, appelant à l’unité et critiquant le soi-disant « système dirigé par un petit groupe » qui serait responsable du retard pris par le pays pour ce qui est de son développement. Que faut-il retenir de ce discours ?

Le discours reprend la structure des allocutions de ces derniers temps. Le président justifie son action et rejette la responsabilité sur d’autres, notamment sur ce « petit groupe » qui incarne le « système », sans donner plus de précisions. Il s’est défendu de faire une politique qui va à l’encontre de la population, il a dit notamment qu’il ressemblait tellement aux « petites gens » qu’il ne pourrait ignorer leurs intérêts. Il s’en est pris aussi à ses opposants et a fait peut-être l’annonce la plus importante du discours, à savoir qu’il allait bientôt lancer le processus électoral. Et il a appelé ses opposants à se rendre aux élections (sans préciser de quelle élection il s’agit, NDLR). Il faut dire qu’actuellement, en Haïti, il y a un vide parlementaire.

Le président qui a aussi défendu sa gestion de la crise du coronavirus.

Sur les réseaux sociaux certaines réactions pointaient l’absence dans son discours de toute compassion et de sympathie envers les victimes du Covid-19 et leurs familles. Il faut aussi noter qu’une partie du discours a été un peu confuse par rapport aux annonces des autorités sanitaires sur le coronavirus. Selon Jovenel Moïse on ne peut pas assimiler toute fièvre, toute grippe au Covid-19. Dans le contexte actuel, tenir de tels propos ne contribue-t-il pas à banaliser la maladie ? Il faut savoir que les épidémiologistes, y compris ceux du ministère de la Santé publique, ont déclaré qu’il n’y pas d’autres épidémies sur le territoire national. Ces déclarations visent en fait à rectifier les propos de ceux qui continuent à nier l’existence du coronavirus en parlant d’une « épidémie de fièvre ».