Propagation du Covid-19 en hausse en Haïti, tous les départements touchés

L’évolution du coronavirus sur le territoire national haïtien inquiète les experts mais aussi les citoyens, 27 nouveaux cas de contamination et un décès ont été recensés en 24 heures. Samedi déjà, 31 nouvelles infections et 3 décès ont été annoncés en une journée par le ministère haïtien de la Santé. Entretien avec Gotson Pierre, rédacteur en chef de l’agence haïtienne en ligne Alterpresse.

RFI: La propagation du nouveau coronavirus a connu une hausse inattendue ces derniers jours en Haïti.

Gotson Pierre : En effet, on ne s’attendait pas à cette hausse. Parce que le débat public concernant le coronavirus en Haïti a fait remonté ces dernières semaines aussi des facteurs qui seraient favorables à notre pays. Depuis le début, on parle par exemple beaucoup du soleil qui est très chaud et intense ici. Nous avons remarqué aussi que l’ouverture d’un pays vers l’étranger était un facteur aggravant dans l’importation et la propagation du virus. Ça a joué dans beaucoup de pays, y compris en République dominicaine voisine, où le nombre de cas est extrêmement important en comparaison avec Haïti. Sans oublier l’utilisation de la médecine naturelle, mise en valeur en Haïti mais aussi au sein de la diaspora. Donc les gens pensaient que grâce à tous ses éléments on pourrait diminuer, voire arrêter la propagation. Mais brusquement, à la fin de la semaine dernière, on a observé une hausse de nouvelles infections. Avant, on nous annonçait un ou deux cas. Maintenant on nous annonce vingt nouveaux cas, trente nouveaux cas en 24h. C’est une évolution inquiétante.

Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est le fait que le virus circule désormais sur tout le territoire et touche l’ensemble des départements. Le département de la Grand’Anse a annoncé ces deux premiers cas de Covid-19 il y a deux jours. Et ce ne sont plus seulement les grandes villes qui enregistrent des malades mais aussi des zones plus rurales. Comme ce malade testé positif au Covid-19 dans la commune de Chantal.

Chantal est une petite ville et la première à être touchée par le virus dans le département du Sud. Il y a déjà eu des cas suspects à Chantal mais aucun cas confirmé. L’annonce du premier malade du coronavirus à Chantal a mis en émoi la population de cette commune. Et les autorités ont eu du mal à gérer la situation. Nous nous sommes entretenus hier avec un maire assesseur de Chantal. Il nous a expliqué que les habitants étaient choqués par le premier cas confirmé du Covid-19  dans leur communauté. Il est également frappant de constater que la population ne sent pas une véritable prise en charge. D’une part, les autorités locales n’ont pas été bien informées. Elles ont elles-mêmes cherché de savoir qui était la personne contaminée. Et d’autre part, les dispositions qui ont été prises après laissaient à désirer, selon ces autorités locales. Or dès qu’il y a un cas avéré, les gens ont très peur.

Justement comment réagit la population ?

Des gens ont beau penser- et c’est paradoxal - que cette maladie invisible n’arrivera pas jusqu’à chez eux, dès qu’il y a un cas avéré c’est la panique. Hier, c’était donc la panique à Chantal. Il y a eu une tentative d’incendier la personne testée positive au Covid-19 et des menaces. Ça devient rapidement une situation incontrôlable.

Il faut aussi souligner que la transmission communautaire du virus prend en ampleur. La tendance est maintenant au doublement des cas de transmission communautaire par rapport aux cas importés de l’épidémie. Les contaminations communautaires progressent très très vite. Pourtant - est c’est un facteur qui, je pense, favorisera encore davantage la propagation du virus ici – jusqu’à présent il y a des Haïtiens qui croient que la maladie n’existe pas ! Si vous parlez aux gens, certains vont vous dire qu’il s’agit là encore d’une invention du gouvernement. Les gens se posent d’autant plus de questions qu’une nouvelle livraison d’équipements médicaux commandés par le gouvernement coïncide avec l’annonce de l’augmentation de malades. Les gens essaient de trouver le rapport entre ces deux éléments. Ils se demandent s’il n’y a pas une manipulation. Donc le problème de la méfiance joue également dans la propagation du virus tout comme le manque de capacité de prise en charge au niveau des communes, comme à Chantal, justement.

Comment se manifestent précisément ces difficultés de prise en charge ?

À Chantal, il n’y a pas de véritable établissement sanitaire. Il n’y a pas non plus une présence continue de la santé publique. Une équipe médicale est donc arrivée de Port-au-Prince pour effectuer un prélèvement chez la personne suspecte. Avec ce prélèvement, l’équipe est repartie à Port-au-Prince, puisque le dépistage s’effectue de manière centralisée dans un laboratoire de la capitale. Pendant ce processus, est c’était une source d’inquiétude pour le maire à qui nous avons parlé, le malade ainsi que les membres de sa famille vaquaient à leur occupations au sein de la communauté. Ni les autorités, ni la population ne peuvent donc savoir où en est la propagation de la maladie à Chantal. Et cette incertitude est terrible. Les dispositions ne sont prises qu’après l’annonce du résultat du test de dépistage. Le malade va rester sans contrôle en isolement domiciliaire, puisqu’il n’y a pas d’autorité présente sur place capables de s’assurer du respect de sa quarantaine. Ou bien le malade devrait quitter sa maison pour se rendre dans la principale ville du département, Les Cayes. Tout le protocole n’est pas clair pour le moment. On me parle par exemple d’établissements de quarantaine mais qui ne sont pas encore achevés. D’après moi, ce sont autant de facteurs qui favoriseront une accélération de la contamination communautaire.

Il n’y a pas seulement les inquiétudes sanitaires en Haïti mais aussi celles qui concernent les conséquences économiques potentiellement dramatiques pour le pays. Dans l’un de ses articles Alterpresse parle aujourd’hui de l’exemple de Cité Soleil.

Oui, on en parle de plus en plus. Il y a les risques sanitaires mais il y a aussi le risque d’une famine. Famine, le mot peut sembler fort. Mais selon des spécialistes et les habitants de certaines zones, ce risque est bien réel. Parce que d’une part, la production agricole locale est en forte baisse. Dans beaucoup de régions du pays, la campagne de printemps a été compromise, car Haïti fait face en même temps à une grave sécheresse. Il n’y a eu que très peu de pluie. La récolte prévue d’ici un ou deux mois ne sera par au rendez-vous.

Et d’autre part, l’importation en Haïti des produits de première nécessitée a diminué. Un certain nombre de produit est introuvable. Comme par exemple les produits en provenance de la République dominicaine. Même si le transport des marchandises est autorisé malgré la fermeture de la frontière due au coronavirus, la République dominicaine a dû diminuer sa production en raison de la crise sanitaire.

Puis, en Haïti, la population n’a pas d’argent pour acheter. Les prix des biens de première nécessité augmentent alors qu’en même temps la gourde continue à perdre de sa valeur. Aujourd’hui un dollar américain vaut 103 ou 104 gourdes. Toute cette situation économique laisse augurer que d’ici deux trois mois la situation deviendra très difficile. Pas seulement à Cité Soleil. Mais aussi dans des quartiers comme Martissant où les autorités locales nous alertent de la même situation : un accès à la nourriture de plus en plus limité.

Le gouvernement haïtien a annoncé la distribution de kits alimentaires. Mais concrètement, cette aide n’arrive pas jusqu’à présent dans ces secteurs en question, selon les autorités locales. Un autre facteur qui inquiète dans ces quartiers c’est celui de l’absence de l’assainissement. Les canaux n’ont pas été nettoyés, les immondices pas enlevées. Les habitants vivent dans un environnement où règne l’insalubrité. Sans parler du problème de l’insécurité. Ce sont aussi des zones entre les mains des gangs. Pour l’instant l’État n’arrive pas à y faire quoi que ce soit. Il y a des annonces. Mais ça ne dépasse par la limite des annonces.