Haïti: «La banalisation de la violence et de la cruauté»

Les Haïtiens sont confrontés depuis quelques jours à des images d’une rare cruauté : les Unes sont de macabres mises-en-scène de corps, mutilés et filmés par des gangs armés de Port-au-Prince.

Les autres sont tournées et publiées par des policiers qui tabassent des citoyens, dont un journaliste. Haïti semble glisser « millimètre par millimètre » vers des pratiques que beaucoup croyaient révolues, s’alarme Frantz Duval, rédacteur en chef du quotidien haïtien Le Nouvelliste.

RFI : À la Une du journal Le Nouvelliste ce jeudi : la violence sous toutes ses formes. La 3e circonscription de la capitale Port-au-Prince est particulièrement touchée. Là-bas, les gangs s’entretuent et mettent en scène des corps mutilés. Des actes qualifiés de véritable « barbarie » par votre journal. Quelles sont les raisons de ce regain de violence ?

Fratz Duval : Cela fait plusieurs mois, voire plusieurs années que des gangs des quartiers du sud de Port-au-Prince sont en guerre. Parfois c’est une guerre larvée, parfois elle est sanglante. En ce moment, les actes de représailles sont mis en scène, filmés et publiés sur les réseaux sociaux. Ce week-end on y voyait des jeunes hommes armés en train de dépecer des rivaux qu’ils avaient tués.

Cette guerre est menée pour contrôler des territoires, des marchés, des stations d’arrêt d’autobus ou encore le cimetière de Port-au-Prince. Bref : il s’agit d’obtenir le contrôle de zones qui peuvent assurer une entrée d’argent.

Le Nouvelliste dénonce « une monumentale inefficacité des autorités » pour reprendre le contrôle de la situation, dont les premières victimes sont les habitants de cette zone, livrés complètement à eux-mêmes.

Tout à fait. Depuis des années, les annonces des autorités se suivent et se ressemblent, qu’il s’agisse de mesures de désarmement, d’apaisement ou de reprise de contrôle. Mais ces annonces ne sont pas suivies de faits. Les nombreuses commissions créées pour faire régner la paix, la justice et la sécurité n’arrivent pas à faire leur travail.

Il y a quelques jours, le ministre haïtien de la Justice et de la Sécurité publique, Lucmane Délille, avait demandé aux habitants de Village-de-Dieu de quitter ce quartier sensible sous 72 heures : « Passé ce délai, nous ne serons pas responsables de ce qui pourrait leur arriver éventuellement. L’État a le monopole de la violence légitime. L’État va agir. Nous demandons la collaboration de la population, car elle sera libérée incessamment », avait déclaré le ministre.

Il s’agit là encore d’une annonce gouvernementale sans suite. Elle a été vivement dénoncée par les organisations de défense des droits de l’Homme qui craignaient un massacre. Mais le gouvernement n’a tout simplement pas donné suite.

Il n’y a pas que la violence des gangs. Il y a aussi la violence des autorités. Avant-hier, un habitant de Pétion-Ville, âgé de 64 ans, a été ligoté les bras et les jambes derrière le dos, traîné dans la poussière, tabassé, puis, le corps ensanglanté, transporté au tribunal, puis en prison. Le tout par des policiers et en présence d’un juge de paix dans une affaire de conflit terrien.

Tout à fait. Encore une fois la scène a été filmée par ceux-là mêmes qui commettaient ces actes de violence avant d’être publiés sur les réseaux sociaux. Ce qui signifie que les auteurs de ces actes de violence contre un citoyen, les policiers, étaient à l’aise, sûrs de ne pas être poursuivis. Nous assistons là à une banalisation de la violence, à la banalisation de la cruauté, à la banalisation de la vie en général. C’est un glissement, millimètre par millimètre vers un retour des mauvaises pratiques. C’est ce que dénonce l’éditorial du Nouvelliste ce matin.

Le Premier ministre a accordé un mois au ministre de la Justice pour mener une enquête. Ce même ministre de la Justice a demandé au Conseil supérieur de la Justice de mener une enquête sur le juge de la paix qui a amené les policiers sur le terrain et qui a laissé faire les policiers quand ils ont commis des actes de violence. 

Ces faits rappellent les chapitres les plus sombres de l’histoire haïtienne. 

Dans le passé, Haïti a connu ce genre d’actes répréhensibles. Nous étions pourtant sortis de cette situation. La violence était restée, mais la cruauté officielle n’existait plus en Haïti. Là, en quinze jours, nous avons eu deux cas : la semaine dernière le journaliste Georges Allen a été battu par des policiers qui avaient filmé cette agression. Et cette semaine, un citoyen, dans le cadre d’un conflit terrien, a été battu, ligoté, arrêté, blessé, amené au tribunal, ensuite en prison et ensuite seulement à l’hôpital.

C’est très inquiétant, d’autant plus que tout est filmé par les policiers et publié sur les réseaux sociaux. Ce genre d’images vont avoir des répercussions dans l’ensemble de la société haïtienne. C’est la preuve de l’impunité totale pour ceux qui commettent des actes des plus répréhensibles.

Puis on parle bien évidemment aussi du Coronavirus. Il y a actuellement 108 malades dépistés sur 1091 tests effectués. Ce qui inquiète les experts c’est qu’il y a presque autant de décès que de guéris. Douze Haïtiens sont morts des suites du Covid-19, 15 sont considérés comme guéris. Ce qui fait un taux de létalité beaucoup plus élevé que dans d’autres pays de la région.

Les scientifiques s’étonnent de la progression en apparence très lente du virus en Haïti. Le pays ne disposait pas de beaucoup de tests de dépistage en début de l’épidémie. Aujourd’hui, les médecins constatent que les patients refusent de se faire dépister quand ils présentent des symptômes parce que le Covid-19 est devenu quelque chose de honteux.

Personne ne veut être stigmatisé en tant que porteur du virus. Les statistiques ne sont donc probablement pas le reflet de la réalité sur le terrain. Cependant, les chiffres disponibles démontrent qu’il y a quasiment autant de morts que de personnes guéries du coronavirus. Les scientifiques s’inquiètent d’un taux de létalité aux alentours de 11 % et de nombreux cas non-identifiés du Covid-19 dans le pays avec une transmission communautaire très élevée.