Coronavirus: la transmission communautaire a débuté en Haïti

Haïti déplore son premier décès dû au coronavirus. L’homme âgé d’une cinquantaine d’années est mort dimanche 5 avril. Et les autorités ont prévenu lundi que le pays est entré dans la phase 2 de la pandémie. La transmission communautaire de la maladie a commencé. Interview avec Gotson Pierre, rédacteur en chef de l’agence haïtienne Alterpresse.
 

Selon les chiffres officiels communiqués par les autorités haïtiennes, 24 personnes atteintes du Covid-19 ont été pour l’instant recensées en Haïti, où la transmission communautaire a débuté. Cela signifie que des Haïtiens contractent la maladie sans avoir été à l’étranger ou en contact avec des personnes revenant de l’étranger. Cette pandémie n’est donc désormais plus contenue. Il ne suffit plus de mettre en quarantaine des personnes présentant des symptômes ou ayant été en contact avec un malade. Le coronavirus circule maintenant sur le territoire national, et on en trouve des foyers locaux.  

RFI : Que sait-on sur l’état de santé des autres patients souffrant du Covid-19 en Haïti ?

Gotson Pierre : Bien peu de choses ont été communiquées par les autorités haïtiennes. On sait par exemple que les patients entre 20 et 44 ans sont les plus affectés par la maladie. On sait aussi que 16 de ces 24 malades ont été recensés dans le département de l’Ouest où se trouve la capitale Port-au-Prince. Il y a quatre malades dans le département du Sud-Est, deux dans les Nippes, au sud du pays, un autre dans le Nord-Ouest et un patient dans le département de l’Artibonite. On sait aussi que 613 personnes ont été en contact avec ce groupe et qui sont maintenant en quarantaine. 

Le public haïtien reproche aux autorités de santé de ne pas fournir suffisamment d’éléments pour connaître les endroits exacts touchés par le virus, ce qui aiderait les Haïtiens qui n’ont pas encore contracté la maladie à prendre plus de précautions.

Les autorités haïtiennes ont annoncé une augmentation de la capacité d’effectuer des tests de dépistage ?

Jusqu’à présent, les autorités haïtiennes ne disposaient que de 1 100 tests. Un peu plus de 200 ont été en effet réalisés. Désormais, les autorités annoncent 40 machines capables d’effectuer entre 700 et 800 tests par jour. Deux mille tests seraient pour l’instant disponibles. Ceci est très important. Parce qu’on se disait que les chiffres officiels pourrait ne pas refléter la situation réelle dans le pays. Avec plus de tests, nous allons nous rendre compte de manière plus réaliste de l’étendue de la maladie en Haïti.

Est-ce que ces tests peuvent être pratiqués sur l’ensemble du territoire national ? 

Non. Jusqu’à présent, une seule institution pouvait effectuer les tests de dépistage : le laboratoire national de santé publique situé à Port-au-Prince. On annonce qu’une autre institution va pouvoir effectuer également effectuer ces tests sans qu’aucune information soit apportée sur l’identité de cette institution ni sur le lieu où elle est située. On présume que c’est probablement une institution se trouvant également dans la capitale. Haïti est un pays très centralisé. Jusqu’ici, les prélèvements de dépistage ont été réalisés dans un rayon de 300 kilomètres. Ces prélèvements devaient ensuite revenir à Port-au-Prince pour passer au laboratoire. Et c’est seulement après 24 heures que les personnes testées et les autorités locales recevaient les résultats afin de prendre des mesures nécessaires. 

Lundi, le président haïtien Jovenel Moïse a annoncé la création d’une commission multi-sectorielle pour lutter contre la propagation du coronavirus. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’une structure composé de trois membres : d’une personnalité issue du secteur de la santé privée, le docteur Jean William Pape ; du directeur général du ministère de la Santé, le docteur Lauré Adrien ; et d’un contrôleur général, Paul Oxila. Cette structure, mise en place par le président Moïse, a pour mission de planifier et de coordonner toutes les ressources provenant du public comme du privé ou encore des ONG dans la lutte contre le Covid-19. 

Cette étape a été attendue. On sentait beaucoup de confusion dans la prise en charge de cette maladie en Haïti. Plusieurs cellules avaient déjà été créées : une cellule scientifique, dont on n'entend pas beaucoup parler. On espère donc que la nouvelle commission n’est pas simplement une structure de plus, mais qu’elle aura la capacité de mettre en œuvre une stratégie pour faire face à l’épidémie. On peut noter toutefois que le docteur Jean William Pape est une personnalité scientifique importante en Haïti. Pendant de nombreuses années, il a lutté avec acharnement contre le sida dans le pays. 

Dans ce contexte tendu, la migration entre Haïti et la République dominicaine représente un risque sanitaire supplémentaire pour le pays. 

Comme vous le savez, les deux pays partagent une frontière de plus de 300 kilomètres. Et alors qu’en République dominicaine, la propagation du coronavirus est en forte hausse, avec plus de 1 000 cas confirmés et près d’une centaine de morts, les Haïtiens quittent la République dominicaines pour revenir dans leur pays d’origine. On contrôle à peine la température de ceux qui passent par les points de passages officiels. Il n’y a même pas la possibilité de se laver les mains. Et la plupart de ces Haïtiens traversent la frontière par des passages non-officiels où aucun contrôle n’est effectué. Les habitants des communes situées dans la zone frontalière sont très inquiets. 

D’ailleurs, la semaine dernière, les autorités locale de Marchand Dessaline (dans le département de l’Artibonite, ndlr) rapportaient qu’un adolescent de 14 ans revenant de la République dominicaine présentait tous les symptômes du Covid-19. Ce garçon est décédé. Et ce n’est qu’après son enterrement que les autorités locales ont été informées de ce cas suspect. 

Des Haïtiens détenus dans des prisons américaines seront expulsés vers leur pays d’origine ce mardi. Et le risque que certains d’entre eux soient infectés par le Covid-19 est élevé. 

C’est une autre grande inquiétude. Selon un article du Miami Herald, dont des extraits seront repris par Alterpresse, 14 Haïtiens devraient été expulsés aujourd’hui depuis la ville d’Alexandrie en Louisiane. L’heure du vol n’est pas connue. Mais on apprend que des parlementaires américains et certains groupes américains de défenseurs des droits de l’homme se mobilisent pour arrêter ce processus. Car parmi ces détenus haïtiens, au moins un aurait été exposé à plusieurs reprises au Covid-19. 

Alors qu’il n’y a plus de vols commerciaux entre Haïti et les Etats-Unis, ce vol spécial aurait été autorisé par le président haïtien Jovenel Moïse. Toujours selon les informations du Miami Herald, le nouveau ministre haïtien des Affaires étrangères, Claude Joseph, a tenté vainement de convaincre les responsables américains de suspendre les expulsions pendant la pandémie du coronavirus. Les autorités haïtiennes ont toutefois annoncé qu’elles mettraient en quarantaine les détenus haïtiens en question si leur expulsion devait avoir lieu.